Category: TIFF

  • [Critique] Shadow in the Cloud: cauchemar à 20 000 pieds

    [Critique] Shadow in the Cloud: cauchemar à 20 000 pieds

    En 1943, alors que la guerre fait rage entre Japon et États-Unis, l’ingénieure Maude Garrett transporte un colis classé «secret défense» à travers le théâtre d’opérations du Pacifique. Embarquée sur un avion allié, elle fait vite face à l’hostilité de l’équipage (entièrement masculin) de l’appareil. Méfiants, ceux-ci enferment la jeune femme dans une tourelle de combat. Maude aura donc beaucoup de difficulté à convaincre ses compagnons de vol de la véracité de ses dires lorsqu’elle aperçoit une créature inconnue en train de s’en prendre à un moteur de l’aéronef…

    Deuxième long-métrage de la cinéaste sino-néo-zélandaise Roseanne Liang, Shadow in the Cloud nous la présente en contrôle absolu de ses moyens. L’intrigue reprend l’idée de base de Nightmare at 20,000 Feet, épisode culte de Twilight Zone, et lui offre une cure de rajeunissement. Hybride entre huis clos horrifique et film d’action féministe, Shadow profite d’une mise en scène redoutable. Celle-ci est mise au service d’une métaphore qui semble d’abord assez minimaliste avant de prendre un virage inattendu vers un troisième acte excessif à souhait.

    Une bonne partie de l’intrigue se déroule dans le minuscule habitacle où notre protagoniste se laisse enfermer. Liang possède une impressionnante quantité de bonnes idées pour rendre ce huis clos dynamique et claustrophobe. On angoisse dans cet espace minuscule en compagnie de Chloë Grace Moretz (Carrie 2013), solide dans un personnage bad ass dont la valeur, les capacités et la crédibilité sont remises en question par un concert de voix masculines. Acceptant d’être mise au rancart pour le bien de sa mission, elle apprendra l’affirmation de soi dans une série de séquences absolument spectaculaires que nous réserve la dernière partie du film.

    C’est à ce point que Shadow in the Cloud se transforme en film d’action absolument démentiel, dont l’énergie débridée se dévoile au rythme d’une trame sonore de synthwave (où l’on retrouve la formation montréalaise Duchess Says). Roseanne Liang exploite le point de vue unique de l’habitacle d’un vieux bombardier afin de proposer des plans des cieux à la fois sublimes et glaçants. La cinéaste enchaîne les séquences vertigineuses sorties du dernier film de Tom Cruise, les combats d’avions, explosions de gore et spectaculaires attaques de son monstre. Ce dernier nous pousse à nous interroger sur le budget qu’elle avait à sa disposition tant il est convaincant. Il faut dire que c’est le fameux studio néo-zélandais WETA Digital, fondé par Peter Jackson, qui s’est occupé des effets spéciaux.

    L’alternance entre drame épuré et aventures rocambolesques ne devrait pas fonctionner, et pourtant. Roseanne Liang progresse comme une funambule sans filet au dessus d’un gouffre de caricature. Comment parvient-elle à rendre aussi fascinants des personnages que l’on pourrait qualifier d’archétypaux ou de sous-écrits? Un talent fou de mise en scène, tout simplement, qu’on espère la voir appliquer au cinéma d’horreur à nouveau.

    Cette critique a été publiée dans le cadre du Festival international du film de Toronto.

  • [TIFF 2020] Get the Hell Out: bain de sang politique

    [TIFF 2020] Get the Hell Out: bain de sang politique

    Une politicienne mise au rancart se tourne vers le gardien de sécurité qu’elle tient responsable de son licenciement pour garder un pied dans l’arène politique. Elle exige de lui qu’il se présente au gouvernement à sa place et qu’il y véhicule ses idées. Voilà que survient tout à coup un virus transformant les membres du parlement en zombies et que la seule charte à adopter est la fuite.

    Get the Hell Out faisait son apparition sur les écrans virtuels du TIFF cette semaine. S’ouvrant sur la citation suivante: «Un mauvais film ne vous fait souffrir que 90 minutes. Un mauvais gouvernement vous fait souffrir durant quatre ans», le premier film du cinéaste I.-Fan Wang souligne dès le départ sa bouffonnerie.

    Flirtant avec le slapstick, le sing-along et le film d’action, cette comédie d’horreur propose un regard assez cynique sur la politique. Difficile de ne pas tisser certains liens parodiques entre Tsai Ing-wen, la première femme nommée présidente de la république de Chine, et l’héroïne du film. Comment faire fi d’une potentielle allégorie entre le parlement de Taïwan, que l’on qualifie presque de jungle, à celui présenté à l’écran?

    Il va donc sans dire que le scénario présente plusieurs idées fortes qui, à défaut d’être réellement originales, donne droit à des situations très drôles. Dommage que cette verve créatrice se dilue légèrement dans le dernier tiers qui, sous son angle plus convenu, devient même un peu moralisateur. C’est comme si le pôle humoristique acceptait systématiquement la moindre banalité pour conclure, une fois l’inspiration épuisée.

    À la réalisation, le cinéaste I.-Fan Wang ne manque pas de dynamisme. Il utilise à bon escient ses décors pastels, et son montage nerveux pour souligner l’aspect satirique et surréaliste. Au niveau des interprètes, disons simplement qu’ils offrent le cabotinage requis à ce genre d’exercice. Agités ou effrayés, ils sont tous assez vigoureux.

     

  • [Critique] Blood Quantum: l’horreur du colonialisme

    [Critique] Blood Quantum: l’horreur du colonialisme

    Lorsque Jeff Barnaby est monté sur scène lors de la première de son dernier film Blood Quantum (Rouge Quantum), présenté en première mondiale à l’ouverture du Midnight Madness au TIFF, l’Autochtone québécois s’est adressé à la salle pour expliquer l’origine du titre de son oeuvre; un terme utilisé par certains pour définir l’identité et « quantifier » la pureté du sang des Premières Nations. Il s’agit d’un des films de genre les plus attendus cette année, qui utilise le courant zombie pour s’attaquer à un sujet douloureux au cœur de l’histoire canadienne.

    Barnaby ne perd pas de temps à traiter le sujet: les premières minutes nous confrontent à des saumons qui ne semblent pas mourir, bien qu’ils aient été vidés de leurs entrailles. Un chien revient également à la vie quelques minutes après avoir reçu une balle dans le corps, pour alléger ses souffrances. Puis, ce sont aux humains de se joindre aux morts-vivants, créant un chaos au sein duquel on retrouve la famille dysfonctionnelle de Taylor (Michael Greyeyes), policier de la réserve Red River. Le film fait alors un saut dans le temps et on retrouve les personnages quelques mois plus tard. Jusqu’ici, l’univers piquait notre curiosité, mais ce changement de ton entraîne malheureusement le tout sur un terrain trop familier. Le gore est au rendez-vous, avec quelques scènes particulièrement morbides, gracieuseté des Blood Brothers, mais les clichés aussi. Le film souffrant d’une certaine fatigue du genre n’offre que peu de nouveautés dans le rayon du film de zombies surconsommé dans les dernières années.

    Ce qui réussit à différencier Blood Quantum du reste, c’est l’essence sociétale du film. Les autochtones sont immunisés contre la maladie qui rage et la réserve devient un lieu d’asile pour les « townies », ces Blancs qui vivaient dans les villages encerclant Red River. Cette générosité des Natifs ne fait pourtant pas l’unanimité et certains membres y résistent, préférant laisser ces étrangers à eux-mêmes. S’ils affirment que cette crainte est justifiée pour leur bien-être et leur protection, il est évident qu’elle naît plutôt d’une douleur et d’une colère découlant du colonialisme ainsi que de l’oppression perpétrée envers le peuple à ce jour. Il s’agit de l’élément le plus intéressant du film, mais finalement trop peu exploité, servant principalement de catalyseur au désastre qui attend les survivants.

    Malgré les nombreuses failles du film, Barnaby nous offre une expérience divertissante, qui porte une réflexion importante non seulement sur un pan de notre histoire, mais aussi sur la diversité et la représentation dans le cinéma de genre. On remarque de plus en plus de cinéastes émergent·e·s, qui proviennent de milieux trop souvent ignorés et rejetés par l’industrie. Les histoires qu’iels ont à raconter vont inévitablement offrir un renouveau dans l’offre culturelle que l’on consomme. Blood Quantum n’est pas parfait, mais tente d’amener l’horreur vers une nouvelle direction, et il n’y a aucun doute que son succès permettra à d’autres cinéastes de faire de même.

    N.D.L.R.: Cette critique a originalement été publiée le 13 septembre 2019 dans le cadre de la couverture du Toronto International Film Festival.
  • [TIFF 2019] Color Out of Space: la démence en chute libre

    [TIFF 2019] Color Out of Space: la démence en chute libre

    Color Out of Space, basé sur la nouvelle du même nom de H.P. Lovecraft, était présenté en première mondiale cette année au TIFF. Depuis son annonce, le film a généré énormément d’intérêt du non seulement à la popularité l’auteur fétiche du genre, Richard Stanley (Hardware), mais également car il signifie le retour du réalisateur à la fiction avec un premier long-métrage en plus de vingt ans.

    La famille Gardener a récemment emménagé sur une propriété héritée par leur père, Nathan (Nicolas Cage). La quiétude de leur nouvelle vie est interrompue quand une météorite tombe du ciel, atterrissant pratiquement à la porte de leur demeure. Traitée d’abord comme une amusante curiosité, elle engendre rapidement d’étranges conséquences sur son environnement. La végétation prend une couleur singulière (présentée d’un teint de rose vif à l’écran) et les animaux disparaissent ou développent d’étranges mutations.

    Lovecraft offrait peu de détails sur l’étendue des effets sur les Garneder, laissant place à l’imaginaire du lecteur, alimenté par sa peur de l’inconnu. Stanley lui, nous les présente en détails, dans un amalgame d’incidents horrifiques qui manque toutefois de cohésion.

    Outre cet assortiment d’événements, certains aspects du film sont tout de même intéressants. Beaucoup d’effets pratiques ont été utilisés, rappelant ceux vus dans The Thing (2011) et souffrant tout autant de l’ajout de CGI, qui donne au film un look très série B n’ayant pas sa place au sein d’une production de cette envergure. Des personnages clés à l’histoire de Lovecraft sont également relégués à l’arrière-plan. Bien qu’il fasse quelques apparitions, le narrateur de la nouvelle n’a plus sa raison d’être et l’hermite du village (Tommy Chong), originalement témoin de l’affectation dont souffre les Gardener, est maintenant dépeint comme un vieux fou, un comic relief inutile dans un film qui manque trop souvent de sérieux.

    Sur papier, Nicolas Cage semblait la casting parfait pour incarner la folie qui émane de l’ensemble de l’oeuvre de l’auteur. La frénésie de l’acteur avait sa place dans des films comme Mom and Dad ou Mandy, mais crée ici une rupture de ton. Bien que divertissant, l’homme devient une caricature de lui-même et, dépourvu de nuances, l’impact de sa descente dans la démence se perd. Les autres interprètes donnent bien le meilleur d’eux-mêmes, mais leurs personnages semblent tous jouer dans un film différent. On applaudit particulièrement la performance du jeune Julian Hilliard, aussi adorable que dans The Haunting of Hill House, qui semble être le seul à réellement appartenir à l’univers de Lovecraft.

    Parmi toutes les adaptations du créateur du mythe de Cthulhu, peu ont réussi à connaître un certain succès. Au final, Color Out of Space est une adaptation intéressante offrant un bon divertissement malgré son manque de focus, mais qui n’arrive malheureusement pas à la hauteur des attentes, peut-être un peu trop élevées. On espère malgré tout que ce soit un retour définitif pour Stanley, qui a encore beaucoup à offrir.

  • [TIFF 2019] The Lighthouse: la folie de l’homme

    [TIFF 2019] The Lighthouse: la folie de l’homme

    The Witch de Robert Eggers en avait divisé plusieurs, bien qu’il ait reçu une réception critique favorable: ce dernier usait d’une perspective historique pour explorer le mythe de la sorcière à travers l’aliénation, l’isolement et la peur des femmes. Dans le cas de The Lighthouse, présenté au TIFF en première nord-américaine, on nous offre cette fois un récit aux antipodes.

    Ephraim Winslow (Robert Pattinson, Good Time, Cosmopolis, Twilight) se joint à Thomas Wake (Willem Dafoe, Antichrist) pour l’assister dans le maintien d’un phare. Jeune homme ambitieux et déterminé, Winslow fait du mieux qu’il peut pour impressionner son patron, dont le précédent assistant semble avoir disparu dans de mystérieuses circonstances. Les deux marins sombrent ainsi dans une rivalité machiste qui semble nourrie par leur obsession grandissante envers la lumière du phare et les mystères qu’elle cache.

    The lighthouse affiche filmSi l’histoire n’est pas la plus complexe, c’est qu’elle devient secondaire quant à l’expérience que nous faire vivre le film. La photographie vieille école est si concise qu’elle nous fait pratiquement remonter dans le temps avec ses images épurées, précises et tout simplement magnifiques. Le grondement fréquent des cornes de brume est magistral et provoque une effervescence cauchemardesque qui ne fait qu’augmenter la tension, alors que le film nous propulse urgemment vers son apogée explosive. Eggers maîtrise son art à la perfection et sa réalisation est sans reproche.

    Le vrai trésor du film reste toutefois le jeu des deux acteurs. Si son talent a été prouvé à maintes occasions, Dafoe n’a pourtant jamais brillé avec autant d’ardeur. Possédé d’une insanité irrépressible, il nous livre des monologues tous plus dévergondés les uns que les autres. Sa folie est jouissive et contagieuse et pousse le spectateur à partager son étrange transe. Pattinson a quant à lui été sous-estimé et entaché depuis ses débuts par son association à une franchise idolâtrée des adolescentes. Il faut néanmoins admettre un talent incroyable pour tenir tête à un antagoniste aussi disjoncté; Pattinson est inébranlable. Il offre une performance qui l’élève au rang des meilleurs interprètes actifs de nos jours.

    Il est difficile d’imaginer un autre réalisateur en charge de cette oeuvre. Par le passé, Eggers à su traiter de la féminité et de la façon dont les genres ont marqué et ont été marqués par l’histoire avec énormément de subtilité et de compréhension. Son dernier film n’en fait pas exception. Si l’on retire une certaine ivresse de cette démonstration de masculinité, on ne peut échapper au commentaire sur sa toxicité qui en découle. The Lighthouse offre une vision délirante et fantaisiste sur le passé, révélant une oeuvre pertinente aux discours modernes.

    The Lighthouse arrive en salle le 18 octobre prochain.

  • [TIFF 2019] Resin: figé dans le temps

    [TIFF 2019] Resin: figé dans le temps

    Le film danois Resin, dernier long-métrage du réalisateur Daniel Borgman, était présenté en première mondiale à la dernière édition du TIFF. Inspiré du folklore et des contes de fées, on retrouve ici une famille étrange, menée par le patriarche Jens (Peter Plaugborg). Ces derniers vivent en retrait de la société, et leur phobie du monde extérieur les a poussé à prétendre la mort de leur fille Liv. Pourtant, cette dernière est bien vivante et c’est sur la jeune femme que porte porte, s’attardant à ses activités, ses désirs et sa curiosité.

    Malgré sa curiosité envers les villageois, Liv semble satisfaite de la vie dont elle a héritée; une vie qu’elle passe majoritairement avec son père, à apprendre à chasser, reconnaître les plantes et survivre seule dans la nature. L’une de leurs activités préférées consiste à piéger des fourmis dans la résine. C’est d’où le film prend son titre, une métaphore quelque peu évidente sur l’immobilité et le fait d’être fixé dans l’espace et dans le temps. Liv ne peut s’aventurer au village, doit se cacher du regard de ses pairs et ne connaît aucun environnement autre que celui offert par sa famille. Pourtant, rien n’est éternel et la visite surprise d’un membre éloigné de la famille déclenche pour eux une descente vers le désespoir, la folie et la violence.

    Le concept de la jeune fille sauvage a tant été exploité au fil du temps qu’il devient pratiquement son propre genre. Comme la plupart de ces films, Resin tente de mélanger les styles, et offre au final une sorte coming of age lugubre et pervers. En dépit d’une solide performance, Vivelill Søgaard Holm, l’interprète de Liv, n’éveille que très rarement la sympathie du spectateur et on ne peut s’empêcher de penser qu’une distribution plus engageante aurait pu grandement élever la portée émotionnelle du film. Holm joue aux côtés de Plauborg, qui offre un jeu complètement dingue et parvient à capturer toutes les facettes de son personnage. L’acteur est un reel plaisir à observer et sa folie est contagieuse.

    Resin se veut un film d’horreur et, bien qu’il possède plusieurs éléments du genre, ne parvient jamais à les exploiter à leur juste valeur. Des scènes qui devraient choquer nous laissent indifférents et les moments de suspense sont souvent fades et prévisibles. La finale s’avère elle-même plutôt décevante et naïve. L’ensemble est pourtant quelque peu réchappé grâce à une direction photo magnifique, avec des images qui bercent le film d’une atmosphère sombre et insolite. Il est clair que Borgman a énormément de potentiel et les amateurs de genre se feraient une faveur de garder un oeil ouvert sur ses futurs projets. Bien que son film possède quelques failles et n’ose pas sortir assez souvent des conventions, il reste tout de même une trouvaille intéressante.

  • [TIFF 2019] Parasite: le rêve d’une vie

    [TIFF 2019] Parasite: le rêve d’une vie

    Dans les dernières années, Bong Joon-ho (Okja, Snowpiercer, The Host) a su se tailler une place de choix dans le coeur des amateurs du cinéma de genre avec des oeuvres originales qui défient les conventions. Le cinéaste parvient à dépeindre une réalité souvent froide et cruelle à travers des tableaux aussi fantaisistes qu’horrifiants. Parasite, grand gagnant de la Palme d’Or lors de la 72e édition du festival de Cannes et présenté cette année au TIFF, n’en fait pas exception. Bong nous offre une vision viscérale du gouffre qui sépare les classes et de la douleur suffocante de ne pouvoir s’en affranchir.

    Parasite affiche filmLe film débute avec un regard quasi mondain sur la pauvreté accablante de la famille Kim, pour qui cette affliction fait partie intégrale de leur quotidien. À travers leur misère, le groupe nous apparaît résilient, se réjouissant d’un rien et faisant preuve de savoir-faire, de détermination et d’une rare habileté à manipuler toute situation à son avantage. Quand leur jeune fils (Choi Woo-sik) apprend qu’une famille plus aisée est à la recherche d’un tuteur pour leur fille, les Kim y voient une chance d’améliorer leur statut, et de fil en aiguille, s’immiscent dans la vie de leur nouvel employeur. Ayant goûté au luxe qu’ils ne peuvent jamais s’approprier, ils devront faire face aux limites de leur désir et de ce qu’ils sont prêts à faire pour l’obtenir.

    Il serait difficile de catégoriser ce film, qui manipule aussi bien les genres que les émotions, passant habilement du rire aux larmes, tout en maintenant un suspense continu. Parasite se joue comme une bombe à retardement; un malaise qui laisse entendre que si tout se passe trop bien, c’est qu’on approche le point de rupture. Le vrai génie de Bong, c’est d’avoir réussi à construire une histoire aussi exaltante sans aucun réel antagoniste. L’homme nous offre ici des personnages humains et réalistes, complices malgré eux d’un système conçu pour les opprimer. Le tout est joué par des interprètes sans reproche, notamment Song Kang-ho dont la performance nuancée porte la charge émotionnelle du film jusqu’à son apogée explosive.

    Parasite est une oeuvre quasi parfaite qui transcende les cultures en offrant un regard perçant sur le classicisme et le dégoût de la société envers les plus défavorisés. Il est préférable de l’approcher sans trop savoir à quoi s’attendre et de se laisser éblouir par toutes ses surprises.

    Parasite arrive en salle le 18 octobre prochain.

  • [Critique] Diamantino: un vrai diamant brut

    [Critique] Diamantino: un vrai diamant brut

    Après avoir s’être blessé lors de la Coupe du monde, un joueur de soccer un peu simplet part dans une sorte de quête identitaire burlesque où il tente de devenir un homme meilleur. Décidant tout d’abord d’adopter un enfant réfugié, l’athlète sera alors projeté dans un maelstrom d’événements farfelus et tristes.

    Présenté en clôture du Midnight Madness au TIFF, Diamantino est une petite merveille fantasmagorique qui utilise le surréaliste pour proposer une ironie décapante face à plusieurs lacunes sociales. La combinaison parfaite entre les dialogues cinglants et la réalisation alerte apporte une grande puissance à cette satire audacieuse du monde contemporain. Impossible de ne pas être capté par les infortunes de ce bon bougre qui ne cherche qu’à faire le bien.

    Diamantino film posterCe n’est pas surprenant de constater que les deux réalisateurs de cette perle en sont également les scénaristes. Ils évoquent volontairement certains angles excessifs pour nourrir l’ironie qu’ils souhaitent porter. C’est notamment le cas de certains personnages à gros traits comme les sœurs du héros qui semblent tout simplement sorties d’un conte des frères Grimm ou encore la médecin experte en clonage plus grande que nature que l’on nomme Docteur Lamborghini. Si cette tendance peut tirer occasionnellement certaines productions vers le bas en adoptant quelques traits manichéens plus fades, Diamantino l’utilise avec une délicieuse malice.

    Offrant d’abord ce qui ressemble à un drame sportif, le film glissera sans crier gare d’un genre à l’autre, en faisant bien attention aussi de varier le ton entourant les images qu’on nous met sous les yeux. Le scénario bascule avec une aisance surprenante entre le délire et le naturalisme. L’écart entre les classes sociales se perçoit magnifiquement lors de cette superposition entre le luxe et la richesse d’un athlète aux réfugiés qui risquent leur vie pour trouver un meilleur sort. Le long-métrage balaie aussi sur son passage la folie médiatique, l’ambivalence sexuelle, le deuil, certaines alternances politiques, la crise économique de 2008 et d’autres tendances néo-fascistes. Le tour de force est de nous mélanger ce cocktail avec assez d’habilité pour qu’il en demeure aussi divertissant que pertinent.

    Dans le rôle-titre, l’acteur Carloto Cotta est exceptionnel. La jeune Cleo Tavares, lui, offre un contrepoids parfait dans un rôle plus en retenue.

  • [TIFF 2018] The Wind: le vent de la folie

    [TIFF 2018] The Wind: le vent de la folie

    The Wind est le premier long métrage de fiction de la réalisatrice Emma Tammi, qui œuvre habituellement dans le documentaire. L’inspiration du film reste pourtant ancrée dans le réel, étant basé sur les journaux laissés derrière par les femmes souffrant de la folie des Prairies (Prairie madness), une affliction courante touchant les fermiers venus d’Europe pour coloniser les terres d’Amérique.

    Lizzie (Caitlin Gerard, Insidious: The Last Key, The Social Network) et son mari vivent paisiblement sur la grande terre qu’ils occupent seuls depuis des années alors que de nouveaux arrivants viennent ébranler la routine de leur quotidien. Le jeune couple, composé d’Emma (Julia Goldani Telles, Slender Man) et de Gideon (Dylan McTee), s’établissant pour la première fois hors d’une région urbaine, semble s’adapter difficilement aux conditions hostiles de leur nouvel environnement. Si la doyenne tente tant bien que mal de prendre la jeune épouse sous son aile, la détresse de cette dernière ne fait que s’accroître alors qu’elle prétend inlassablement que des forces maléfiques tentent de lui faire du mal. Lizzie se retrouve soudainement forcée à faire face à ses propres démons.

    L’histoire derrière The Wind n’est pas racontée de façon linéaire, parcourant constamment une fine ligne entre l’égarement et l’avertissement. La conclusion du premier acte nous est pratiquement révélée dès la première séquence alors que l’accent est largement mis sur l’appréhension de ce qui reste à venir. Il est pourtant difficile de ne pas se demander si le dénouement aurait été plus percutant si Tammi avait permis à cette tension de s’édifier par elle-même, sans autant de sauts dans le temps.

    Le film jongle avec l’idée de la folie présumée des femmes sans ne jamais trop vouloir l’exploiter. Personne ne semble croire la pauvre Emma, particulièrement Lizzie, qui en sait pourtant plus qu’elle ne le laisse croire. De s’attarder quelque peu sur ce sujet aurait fait du film une oeuvre encore plus approfondie et surtout plus importante dans le contexte actuel. Malheureusement, ce potentiel n’est jamais pleinement réalisé et le film semble se lasser des relations entre ses personnages pour se concentrer sur les frayeurs qu’il a encore à offrir.

    C’est lorsqu’il effectue son virage vers l’épouvante que The Wind brille pleinement. Ce vent dont fait mention le titre est omniprésent dans le film et porte avec lui des horreurs sans nom. Certaines scènes sont tout simplement terrifiantes, jouant habilement avec les attentes et les doutes des spectateurs. Bien qu’il s’agisse d’une première pour la réalisatrice, il n’y a aucun doute qu’elle sait maîtriser l’horreur. Les acteurs offrent pour la plupart des performances vraies et justes. Les lieux et décors utilisés semblent tout droit sortis du passé et s’ajoutent à une superbe cinématographie, le tout créant une atmosphère parfaitement complémentaire aux thèmes abordés.

    En somme, bien que The Wind ne soit pas un film parfait, il s’agit d’un excellent ajout au genre et Emma Tammi se démarque comme une nouvelle cinéaste à suivre.

  • [TIFF 2018] Nekrotronic: la technologie de l’horreur

    [TIFF 2018] Nekrotronic: la technologie de l’horreur

    Il y a déjà deux ans de cela que Pokemon GO a pris le monde en otage, en nous permettant d’atrapper des monstres virtuels avec notre téléphone mobile. Et si votre appareil vous permettait de capturer de vrais monstres?

    C’est la prémisse initiale de Nekrotronic la dernière offre disjonctée de Kiah Roache-Turner (Wyrmwood: Road of the Dead), présentée en première mondiale au TIFF. En effet dans cet univers on ne peut plus fou, les démons ont pris d’assaut Internet et les nécromanciens, descendants de familles ancestrales aux pouvoirs surnaturels, doivent s’adapter afin de pouvoir les vaincre. Le film met en vedette Monica Bellucci, qui semble prendre plaisir à son rôle, se glissant dans la peau de l’ancienne héroïne devenue reine des enfers.

    On retrouve ici un peu de tout, sauf du nouveau. Le film pourrait facilement passer pour un remake excentrique de Ghostbusters, situé dans un monde technologiquement supérieur et où le combat centenaire contre les forces du mal est pratiquement militarisé. Nos protagonistes manipulent ici des canons plasma ainsi qu’une multitude d’armes similaires pour défoncer la gueule des humains possédés par les entités démoniaques. À travers ces aventures et mésaventures, le héros doit apprendre à contrôler ces pouvoirs et trouver un sens quant à sa place dans cet univers.

    Si le tout semble aux premiers abords une métaphore sur le pouvoir de la technologie sur la ses utilisateurs, le thème n’est que peu exploré alors que rien ici n’est pris au sérieux. Seule la performance de Caroline Ford (Once Upon a Time) ancre occasionnellement le film dans l’émotion qu’il aurait mérité d’exploiter. La dernière partie repose presque entièrement sur ses épaules alors que son personnage est la seule preuve qui nous est offerte de la souffrance et des sacrifices des nécromanciens. Cette actrice se mérite définitivement une place dans le genre et on espère avoir la chance de revoir ses talents bientôt.

    Les effets visuels donnent au film une esthétique de plutôt faible qualité que l’on pourrait lui pardonner s’il n’en faisait pas une si grande utilisation. En contraste, les effets pratiques, costumes et maquillages, sont généralement solides et d’un réalisme surprenant, bien qu’ils ne s’égarent que très rarement du déjà vu. Si le look cinématographique du film est parfois maladroit, il en reste un ensemble assez dynamique et attrayant.

    Nekrotronic ne réinvente certainement pas le genre, mais il en vaut tout de même le détour. Malgré quelques faux pas, le concept est intriguant et il en demeure une expérience divertissante.